Dans les villages de Kabylie, il n’était pas rare, il y a encore quelques décennies, de croiser des femmes au visage orné de fins motifs bleu-vert : une ligne verticale sur le menton, un petit losange entre les sourcils, des points sur les pommettes ou le dos des mains. Ces tatouages n’étaient pas de simples ornements. Ils formaient un langage, discret et codé, que l’on pouvait lire sans jamais l’écrire.
Un geste de femmes
Le tatouage traditionnel était presque toujours une affaire féminine. Il était pratiqué par une femme expérimentée, à l’aide d’une aiguille ou d’une pointe fine, et d’un pigment obtenu à partir de suie ou de charbon de bois. Il accompagnait souvent un moment de passage : l’entrée dans l’âge adulte, le mariage, parfois une guérison ou un vœu.
Selon les régions et les familles, on lui prêtait plusieurs fonctions à la fois : protéger du mauvais œil, embellir, soigner, affirmer l’appartenance à un village ou à une lignée. Un même motif pouvait ainsi être à la fois une parure et une prière.
Un même motif pouvait être à la fois une parure et une prière.
Un alphabet de formes
Ce qui frappe, lorsqu’on observe ces tatouages, c’est leur parenté avec les autres arts kabyles. Les losanges, chevrons, triangles, croix et rangées de points que l’on voit sur la peau se retrouvent peints sur les poteries, tissés dans les tapis et les couvertures, ciselés dans les bijoux d’argent. C’est un même vocabulaire géométrique, transmis de génération en génération, surtout par les femmes.
- Le losange, souvent associé à l’œil qui protège et à la fécondité.
- Les chevrons et les zigzags, qui évoquent l’eau, le serpent, le mouvement.
- La palme ou la branche, image de l’arbre et de la croissance.
- La croix, qui ordonne le monde autour d’un centre.
- Les points, semences et grains, promesses d’abondance.
Une précaution. Ces lectures sont indicatives. Le sens d’un motif variait d’un village à l’autre, d’une famille à l’autre, et beaucoup de femmes elles-mêmes parlaient d’abord de beauté. Aucun dictionnaire ne fixe ce langage : il vivait dans la transmission orale.
Effacement et renouveau
Au cours du XXe siècle, la pratique a progressivement disparu, sous l’effet de l’exode rural, de l’évolution des normes religieuses et sociales, et de la modernisation des modes de vie. Beaucoup de femmes tatouées dans leur jeunesse ont vu leurs filles et petites-filles renoncer à ces signes.
Aujourd’hui, ces motifs connaissent une seconde vie. Photographes, illustrateurs, créateurs de bijoux et de textiles s’en emparent ; certains jeunes, en Algérie comme dans la diaspora, choisissent de les porter à nouveau, parfois à l’encre moderne, comme un lien retrouvé avec leurs grands-mères.
C’est cet héritage que l’association Thilelli a choisi comme fil conducteur graphique de son site : un trait fin, discret, qui rappelle que la culture kabyle s’est longtemps écrite sur la peau, la terre et la laine avant de s’écrire sur le papier.

